Dans "Joachim de Flore et l'Évangile éternel", le célèbre historien et philologue Ernest Renan se penche sur l'une des tentatives de réforme religieuse et sociale les plus extraordinaires et les plus radicales du treizième siècle. Au coeur de cette étude historique et théologique minutieuse se trouve la figure mystique de Joachim de Flore, un abbé cistercien calabrais de la fin du douzième siècle. Frappé par la corruption du clergé, la simonie ambiante et l'intrusion de la féodalité dans les choses sacrées, Joachim développa une philosophie de l'histoire prophétique extrêmement novatrice. Il divisa l'histoire de l'humanité en trois grands âges successifs : l'âge du Père (correspondant à l'Ancien Testament, caractérisé par la loi et la crainte), l'âge du Fils (le Nouveau Testament, la grâce et le clergé séculier), et enfin, l'âge du Saint-Esprit. Ce troisième âge, dont l'avènement était annoncé comme imminent, devait voir l'Église charnelle et temporelle remplacée par une Église purement spirituelle, guidée par un ordre de moines voués à la pauvreté absolue et à la contemplation, accomplissant ainsi la promesse de "l'Évangile éternel". Ernest Renan démontre avec une érudition implacable comment ces prophéties, d'abord respectées par la papauté, furent récupérées, adaptées et radicalisées quelques décennies plus tard par l'aile exaltée de l'ordre naissant de Saint François d'Assise. Ces franciscains dits "spirituels", parmi lesquels se distinguent des figures comme Jean de Parme et Gérard de Borgo San-Donnino, voyaient en François d'Assise le messie de ce nouvel âge, une sorte de second Christ venu instaurer le règne de la pauvreté. En 1254, Gérard publia à Paris une "Introduction à l'Évangile éternel", un livre explosif fixant l'année 1260 comme le début officiel du règne de l'Esprit et la fin de l'Église romaine traditionnelle, cette dernière étant décrite sous les traits de la nouvelle Babylone. L'onde de choc fut immédiate et immense. L'Université de Paris, menée
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